Construire collectivement une pensée individuelle…enfin presque :)

Le monde d’à peu près

J’avais laissé dans le miroir : mes soutiens-gorge, ma pince à épiler, mes habits pour sortir, mes jolies chaussures pas confortables, mon pantalon trop serré.
J’ai laissé de me regarder tous les jours pour savoir si l’image qui se reflétait correspondait bien aux canons de beauté que l’on attends d’une femme de 45 ans, bien conservée.
Je ne me suis pas épilée, bien sûr… J’ai poussé le vice jusqu’à sortir telle que j’étais. Et puis au pire il y avait le masque parfois qui permettait de dissimuler sa véritable identité… J’ai cru que j’arrêtais de faire attention à ce que les autres pensaient de moi.
Je me suis plu dans cette situation de quasi recluse, parce que le monde autour de moi se mettait pour une fois à mon diapason: plus silencieux, moins outrancier, pas très sûr de lui, moins dispendieux de ses prouesses. Je l’ai croisé plus humble.

Je ne me suis jamais fait d’illusion sur le monde d’après, je savais que c’était juste une respiration, une pause dans laquelle je pourrais me déployer, parce qu’il y avait plus de place à ça, moins d’occupation de l’espace.

J’ai conquis un temps, la route qui passe devant chez moi, j’ai pu y sentir l’air entre mes doigts, l’atmosphère devenir une masse presque compacte et palpable.

J’ai trouvé d’une certaine manière ma place dans ce monde feutré, arrêté face à lui-même, sans course poursuite à qui sera le plus beau, le meilleur, partira vers une destination enviable, une vie enviable, un corps enviable.

Ça m’a plu cet arrêt de la consommation effrénée de l’inutile, cette mise en suspend de la représentation de soi. J’ai vu des ego épuisés, des scories disparaître de la surface des choses, qui finissent par se déliter.

J’adore que les star se taisent, c’est mon grand kif. Quand celles et ceux qui étouffent mon espace disparaissent, quand je ne vois plus leurs visages parfait et leurs épidermes lissement tirés envahir l’horizon des rues que je roule, que je marche, quand je n’entends plus leur avis sur tout, quand ils se taisent. Je peux alors mieux les écouter ces voix qui rejoignent les autres voix humaines qui composent, comme un puzzle, cet univers.

Je me rappelle qu’on me vole mon âge, mes rides, mon mucus, mes déjections. Tout ce qui ne peut pas rentrer dans les cases prévues à cet effet. On me vole l’amour de moi-même.

Je suis ultra nulle en selfie. La dernière fois que j’ai voulu en faire un, il était hyper mal cadré, trop à gauche, et puis cadré trop haut, objectif plongeant qui vous fait une tête d’œuf. J’ai regardé des tutos sur « comment faire un beau selfie ». J’ai téléchargé une application filtre photo qui corrige instantanément tout de moi, tout ce qui est suspect. Ma vie se résume à peu près à ça, un mauvais selfie, donc un moi que je ne poste jamais, un moi inconnu, l’inconnue des réseaux sociaux. C’est à sa capacité de poster de beaux selfie qu’on reconnaît quelqu’un qui a réussi dans la vie.

J’envisage de m’épiler dans la semaine, c’est inscrit dans mon agenda dans la catégorie obligations avec une notification « 15 minutes avant » pour ne pas oublier. Je vais dans les jours qui viennent tenter de trouver un sens à ma vie, en écrivant un truc percutant par exemple, quelque chose qui soit publié, qui marque les esprits. Je vais me rendre utile en faisant du bénévolat pour les restos du cœur, je pourrai mettre ça à mon CV et poster des actus sur le sujet, devenir une référence en la matière si j’arrive à être récurrente. Je vais me mettre sérieusement au yoga, comme ça ma vie sera plus équilibrée, je me mettrai moins en colère et je serai plus en lien avec l’univers. Si je suis assidue je pourrai devenir prof et donner des cours en ligne. Je boirai des boissons vitaminées bio, je donnerai mes conseils pour faire ses propres cosmétiques et ses lingettes lavables, je ne dirai pas de mal de l’initiative privée et de l’entrepreneuriat en général, je serai de gauche parce que je serai altruiste, je voterai Macron pour faire barrage à Le Pen, je passerai mes vacances au Cambodge de manière éthique, je serai pour la planète et contre le Glyphosate.
Et ce sera le monde d’aujourd’hui.

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